[Pavillon Noir]Les Cinq Soleils

Lettre de Francis de Vercourt à Rémi de Saint-Marc

Partie de la plage de Black Rock le 13 août, la Malcontente fait escale à Saint-Christophe (17 août) puis à Cayonne (19 août). Lors de cette dernière escale, Francis de Vercourt raconte à Rémi de Saint-Marc, un ancien compagnon, les évènements des derniers jours. Ils conviennent d’un chiffre afin de crypter la correspondance qu’ils comptent échanger à l’avenir.

A Monsieur Rémi de Saint-Marc
Cayonne, Ile de la Tortue

Nous pouvons sans crainte utiliser pour quelques mois, et du moins jusqu’à notre prochaine rencontre, le chiffre convenu tantôt et que je tiens pour assez sûr. Je serais votre obligé si, comme je vous l’avais dit, vous pouviez garder en sûreté les écrits dont je vous ferai copie à l’avenir, et les secrets que je vous puis confier, pour l’affaire qui nous intéresse. Je vous remercie encore des bons soins que vous avez bien voulu porter à nos compagnons maintenant installés à la Tortue ; et dont une dizaine s’est trouvée si bien ragaillardie, qu’ils nous ont rejoint pour une nouvelle campagne. Hélas pour eux, notre seule aventure est, à cette heure, un long carénage de la Malcontente en la ville de Saint-Pierre de la Martinique.

Nous y avons jeté l’ancre deux jours après notre rencontre, le 21 août.
J’ai été fort intrigué lorsque l’on m’a assuré que l’île vivait sous la menace d’un volcan ; car ici tout n’est en apparence que champs de canne.

Le gouverneur, Monsieur de Hurault doit quelques faveurs à Monsieur Gauthier, ce qui nous a grandement facilité l’obtention d’une entrevue. Nous nous sommes présentés à lui comme des corsaires à qui Mademoiselle Gauthier devait la vie sauve, après l’attaque de Charles Vane contre la Dame Jeanne et l’ Espadon. A quoi Monsieur de Hurault n’a rien trouvé à redire, acceptant gracieusement le présent que nous lui avions réservé.
Il s’est ouvert à nous des difficultés que lui faisaient les planteurs de l’île. Lesquels se plaignent du grand nombre d’esclaves qui disparait dans la nature. Tous jalousent Monsieur de Rondfleur, qui semble épargné par cette hémorragie ; pour ce qu’il traiterait ses nègres avec trop de libéralité. D’aucun l’accuse de les laisser pratiquer la sorcellerie pour se les accommoder. Si bien que ledit Rondfleur assurerait maintenant le tiers de la production de canne de l’île. Les fuites d’esclaves sont un problème d’autant plus crucial, que le marché de St-Pierre semble bien pauvre en chair humaine ! Nous avons accepté de constituer une discrète délégation auprès de Monsieur de Rondfleur pour apaiser les tensions, et surtout pour savoir de quoi il retournait ; profitant en cela que la Malcontente devait, comme je vous le disais, être carénée. Aussi avons-nous six bons jours devant nous. En secret, nous trouvions là quelque prétexte pour approcher le propriétaire de cet Indien caraïbe dont je vous parlais.

Si la complainte du gouverneur ne nous avait point déjà émus, il y avait au sortir de sa maison, de quoi susciter notre curiosité ! Vous allez voir : une mousquetade nous crépité aux oreilles à quelques toises de sa porte, dans une rue qui nous menait tout droit vers le port. Aussitôt cinq nègres lâchent leurs mousquets pour nous tailler en pièces. De l’échauffourée qui s’en suit, je me tire miraculeusement sans une égratignure. Trois de nos agresseurs gisent sur le pavé, se faisant que l’un prend la fuite tandis que le dernier se rend pour être épargné. A cette heure, Ange, avec une impétuosité qui dépasse encore ce que je connaissais, court encore après le fuyard, pour ce que j’en sais !
Mais pour nous autres, point le temps de se remettre non plus ! Un prêtre au regard fou m’empoigne quelques instants par le col, me voulant mettre en garde contre je ne sais quelle chimère qu’il croit hanter la plantation de Rondfleur. Le malheureux, tout papiste, et même défroqué qu’il soit, est alors fauché aussi sec par une voiture folle que nous n’évitâmes nous autres que par une providence dont je loue notre créateur. Xabi est sûr que l’attelage de la carriole a volontairement été excité par quelque vicieuse et discrète blessure. Le moine a vite été reconnu : il s’agissait du révérend père François. Le misérable continuait à hanter le quartier depuis qu’il avait effectivement été mis à la porte de son monastère. J’ignore s’il s’agissait d’un charme protecteur ou d’une malédiction, que croyaient lui avoir infligé ceux-là même contre lesquels il me voulait mettre en garde, mais il portait sur lui une patte de poulet toute froide et fort répugnante.

J’allais oublié un autre fait étonnant. Sur le marché de St-Pierre, un Indien caraïbe vendait à un prix exorbitant des pièces d’artisanat aztèque ; une tenture, un quipu et un plateau. Je doute que nous puissions réunir la somme qu’il demande, mais je me suis empressé de lui dire de nous réserver ces objets, dont l’origine me parait douteuse. Il prétend que le personnage représenté sur la tenture serait le grand prêtre de Moctezuma, le dernier empereur aztèque.

J’ignore quand cette lettre vous parviendra, mais ne doute point de l’intérêt que vous y porterez. N’hésitez pas à m’écrire des nouvelles que vous pourriez avoir concernant Charles Vane, Byrd ou Davis. Votre très humble ami à vous servir.

Francis de Vercourt
Saint-Pierre de la Martinique, le 21 août 1718

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RAlex

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