[Pavillon Noir]Les Cinq Soleils

Lettres de Francis de Vercourt à Eglantine Gauthier

Au cours du séjours du Vieux Ben, de Xabi, Ange, N’Serengi, Baptiste et Francis, ce dernier porte dans son habit une liasse de lettres grossièrement dissimulées. Icelles sont adressées à Mademoiselle Églantine Gauthier, Cambuse de la Malcontente. De fait, seule la première lettre a pu être confiée aux membres de l’équipage rentrant sur Saint-Pierre. Francis de Vercourt conserve les autres en attendant de trouver un messager. Le chiffre employé dans les notes finales est le même que celui utilisé avec Rémi de Saint-Marc. La clé n’en a pas été changée à cette heure

28 août 1718, Domaine Rondfleur, La Martinique

Je vous écris de la résidence de Monsieur de Rondfleur, qui nous a ouvert sa maison et se montre un hôte des plus attentifs. Il règne sur son domaine un climat de paix et d’harmonie, et ce combien que notre arrivée a pu paraître inappropriée et discourtoise.

De fait, le 27 août à la brune, nous avons invité Monsieur de Lamarque à se joindre à notre petite troupe partie la veille de Saint-Pierre. A quoi nous pensions l’obliger à parler enfin à cœur ouvert avec son voisin honni, Monsieur de Rondfleur.

Ce fut une erreur, ce dernier refusant catégoriquement la présence du premier sur ces terres, et ne voulant point nous entretenir tant qu’il s’y trouva. Monsieur de Lamarque fut donc reconduit incontinant à la limite commune de leurs domaines respectifs.

Après quoi le jeune Monsieur de Rondfleur se montra fort amical, nous invitant à sa table et nous proposant l’hospitalité. Ce que nous déclinâmes, afin que de partager tous les mêmes conditions : le capitaine bivouaquant avec le matelot.

Cette position nous permit d’avoir un premier aperçu de la plantation, et notamment du village où résident les esclaves ; lequel se partage en deux partie bien distincte : la première – la plus grande – étonne par la joie de vivre qui y règne ; la seconde surprend elle par l’absence d’enfants, et une austérité plus marquée qu’en aucun camp d’esclaves qu’il m’a été donné de voir. Ce petit village se démarque aussi par un puits et de “petites” pyramides (hautes comme deux ou trois hommes), au nombre de cinq.
L’explication qui nous apparu rapidement à ces différences de mœurs, était que ces deux communautés vénéraient des dieux différents.

Note chiffrée
Avons retrouvé N’Serengi. L. a avoué le détenir en sa maison. La Crevette a libéré son matelot avec l’aide de nos boucaniers. Une fois libre, N’Serengi a étranglé L. de ses mains. Avons gardé quelques effets du défunt cependant que le corps fut précipité dans le ravin dont le franchissement nous avait été permis par notre passerelle mobile. Faite copie de cette lettre à notre ami Rémi de Saint-Marc.

Votre dévoué serviteur

Francis

29 août 1718, Domaine Rondfleur, La Martinique

Hier au soir, nous avons renvoyé vers la Malcontente l’essentiel de notre troupe, avec ma dernière lettre pour vous.
Ce jour, Monsieur de Rondfleur a bien voulu que je l’accompagne à travers ses terres. J’ai pu y voir que, contrairement à l’image que j’en avais, et à ce que j’en avais pu voir depuis mon arrivée en Amérique, les esclaves n’étaient point trop malmenés. Je m’étonne dans ces condition que l’indien que nous recherchons, Nanire, ait multiplié les tentatives pour s’enfuir, au point qu’on lui coupa un pied comme il est en vigueur dans les colonies. Cette mutilation ne l’a d’ailleurs pas empêché de finalement réussir dans son projet, après moins d’une année passée comme esclave.
Pendant que N’Serengi restait au village pour s’intéresser aux allées et venues des esclaves du plus petit village qui nous avaient été désigné comme prêtres et prêtresses (il y en avait quatre), Ange et Xabi m’accompagnaient. Ces derniers, repérant une piste la remontèrent, pensant contribuer par quelque venaison à l’ordinaire – par ailleurs exquis – de la maison de notre hôte. Leur périple les mena jusqu’au bord d’un nouveau ravin, que traversait un pont fait de trois simples cordes (l’une servant à la marche, les deux autres assurant une prise aux mains). Seul Ange brava cet obstacle, pour son malheur ! Le quartier-maître fit une chute, point mortelle heureusement, pour ce qu’il avait pris la précaution de s’assurer d’une corde. Suspendu comme saucisson – à ce qu’on m’en dit – il dut attendre de longues heures durant les secours ramenés par Xabi.
Au village, N’Serengi avait perdu la piste de la plus jeune prêtresse, Méli.

Je n’appris que peu de choses de notre hôte, qui est un homme humble et raffiné. Il a bien voulu reconnaître que, non content de pratiquer la religion de la majorité de ses esclaves – sous la houlette de sa servante, Tani (laquelle est aussi la maîtresse de Xabi, mais sur ce point nous resterons discret) – il savait que les esclaves de la plus austère et petite communauté étaient en fait des nègres marrons.

Note chiffrée
Rondfleur nous a mis en garde contre toute incursion nocturne sur la plantation. Le labeur des esclaves semble insuffisant pour un tel fruit ! Ange et Xabi ont en fait remonté la piste d’un grand groupe d’autres serviteurs. Peut-être ceux qu’ils appellent en leur “vaudou” les “mabouyas”. En outre, plusieurs fenêtres du premier étage semblent condamnées, et la bibliothèque comporte une cache recelant un journal.

Votre bien affectionné,

Francis

30 août 1718, Domaine Rondfleur, La Martinique

J’ai parcouru cette nuit le journal de feu Monsieur de Rondfleur. Le père de notre hôte fut victime d’un destin tragique, qui rejaillit sur sa maison. Icelui se pensait victime d’une malédiction lancée par un nègre au cours de sa traversée vers les Antilles. Sa maîtresse, une esclave, l’initia au vaudou afin qu’il puisse solliciter de l’Hougan – sorte de curé, en tous cas un entremetteur entre les hommes et leurs dieux – un remède à son mal. Ledit prêtre n’était autre qu’Oudné, lequel semble aujourd’hui avoir perdu de son lustre d’antan. J’ai replacé le journal à sa place. Contrairement à mon projet initial, je n’en ai pas parlé à notre hôte, car je le soupçonne d’en connaître déjà l’existence.
Nous avons approché tour à tour les quatre officiants du village qui ne pratique pas le vaudou. Mogutu, Méli, Boundé, Désiré… Aucun ne semblait en mesure de nous conduire à Nanire, qui les a pourtant initié aux rites aztèques. Il est étonnant de voir ces esclaves faire ressurgir du néant la religion de ceux qu’ils ont remplacé dans la servitude.

Si pour ma part, je pense que mes dernières blessures ne sont plus qu’un mauvais souvenir, je crois que notre canonnier peine à se remettre des siennes. Ses escapades et ses exploits nocturnes n’y sont peut-être pas étrangers ! Malgré sa fatigue, il a tenu à accompagner Ange dans la chambre de Monsieur de Rondfleur. Une curiosité dont je leur tiens maintenant rancune, car notre hôte s’en est aperçu (de dont je vous entretiendrai plus loin).
Ils m’ont dit que la pièce était à l’image de la simplicité que le maître de maison affichait, et de la ferveur qu’il mettait dans le vaudou. Ainsi possède-t-il comme ses esclaves (qu’il accompagne chaque nuit dans leurs rites) une sorte de poupée. La décoration de la pièce se résume en une série de toiles représentant son père, dans la vie (au côté de sa maîtresse) et dans la mort (après son infâme supplice). La pièce condamnée, par laquelle on accède via la chambre du maître, n’est autre que la chambre de son défunt père.

Notre ennui et notre curiosité ont fini par payé… Nous avons été attaqué alors que nous cherchions à suivre un sentier emprunté tantôt par Mogutu (à ce qu’en disait N’Serengi). Quatre engagés et un serviteur nous ont voulu faire la peau. Un tir m’atteignit au visage – par chance indirectement – et je fus également blessé je ne sais comment au bras, avant que l’échauffourée ne prenne fin, par la mort de nos agresseurs. Vous connaissez les talents de notre chirurgien, et n’aurez donc point d’inquiétude pour notre sort. Nous reconnûmes ces ruffians comme les assistants du contremaître de la plantation, Obutu. Ils voulaient couper la route à quelques toises seulement du village… Ils passèrent du chantier à la rivière.
Nous poursuivîmes notre promenade sous une pluie battante, pour enfin trouver notre but : le gîte de Nanire. Il vit dans une modeste case, accolée à un très vieil autel, ou quelque chose approchant, au cœur d’une clairière.
Il a refusé toute proposition de notre part de le reconduire en son île natale, même après avoir appris qu’il avait été vengé de Laserna, qui l’avait fait captif.
Nous rentrâmes presque bredouille chez Monsieur de Rondfleur ; car Nanire nous a bien voulu confier un disque d’or et d’onyx, de même facture que le nôtre, mais présentant un motif de roseau.

Il est temps maintenant de vous dire les raisons de la colère que j’expliquais plus haut. A notre retour, à l’heure du diner, nous trouvâmes notre hôte fort chagriné de ce que nous avions pénétré ses quartiers. Honteux et ne trouvant d’explication à notre conduite, je le priais, sans espoir, d’accepter nos excuses et de nous donner notre congé. Il me refusa cette échappatoire, se récriant vivement contre notre curiosité. Je fus fort piqué, je dois le reconnaître, de subir un sermon sur le chapitre de la religion. Encoléré par ses remontrances sur ma prétendue duplicité religieuse, je quittais la table, non sans lui avoir jeté à la face sa propre hypocrisie. Croit-il que parce qu’il sacrifie à leurs rites, il n’en ait pas moins le maître et eux les esclaves ? Et ce par le seul miracle de la naissance ? C’est s’acheter une bonne conscience à peu de frais !
Je regrette néanmoins mon emportement, car c’est le chagrin qui a ainsi parlé, ayant tant perdu et souffert du fait de la religion. J’espère avoir l’occasion de lui présenter mes excuses, car si je souffre mal qu’il me fasse la leçon, il n’en est pas moins notre hôte.

Passage chiffré :
Nanire est un personnage fascinant. Il va, presque nu, armé d’une longue tige de jade. Il semble tout droit sorti d’une autre époque. Sa quête – à laquelle nous sommes par la force des choses associés – est tout aussi romanesque : il lutte contre la Sorcière Noire, dit-il. Elle est grande, noire, belle… et à les dents pointues ! Je ne sais plus si j’ai hâte de croiser son chemin. Elle vivrait dans une caverne entourée d’une centaine de “mabouyas” (ces serviteurs envoutés, libérés de toute souffrance et contingences humaines dirait-on). Les habitants du petit village, qui honorent les dieux anciens aztèques, sont autant d’anciens “mabouyas” que Nanire prétend avoir libéré. Seul le jade et les prières à Huitzilopochtli peuvent lutter contre la Sorcière Noire, nous a-t-il expliqué. Aussi je ne sais s’il voudra bien à la fin l’aide que nous lui avons proposé avec insistance.
La chambre condamné de Monsieur Rondfleur abritait quelques papier abimé sur lequel était tracé un symbole complexe et une liste de simple hélas illisible en son entier.
Je dois interrompre cette lettre, car N’Serengi me vient quérir. Je souffre de ne savoir quand cette dernière, comme la précédente, vous pourra trouver et vous dire toute mon affection.
Faite copie de cette lettre à notre ami Rémi de Saint-Marc.

Je prie le seigneur qu’il nous réunisse bientôt et reste votre serviteur

Francis

31 août 1718, Domaine Rondfleur, La Martinique

Dans les tourments et l’effroi que me cause cette île, j’enrage que d’avoir échoué de fort peu à vous toucher. Cette nuit, j’ai approché la maison de Monsieur de Lamarque. N’Serengi et Ben m’ont accompagné dans cette escapade. Une poignée de soldats stationnaient dans la demeure. Un écueil de normalité dans un quotidien de plus en plus inquiétant.

Ainsi, hier au soir, N’Serengi m’a mis en garde après une discussion qu’il a eu avec Monsieur de Rondfleur ; celui-ci lui ayant expliqué que Lissa – la maîtresse de feu son père, et une mambo comme Tani – veillait toujours sur le domaine.
L’intrépide N’Serengi a ensuite surpris une dispute entre Tani et Obutu. Icelle lui rappelant qu’elle souhaitait que les hôtes de son maître restent sauf, lorsque Obutu prétendit qu’il tenait d’Oudné l’ordre de nous nuire (ce qui semble être faux). Obutu se montrant récalcitrant, Tani aurait alors pris une voix terrible… le contremaître l’a alors appelé Lissa.

Passage chiffré
Pire, Xabi – réveillé d’un mauvais sommeil après avoir participé à la cérémonie vaudou de la nuit – était couvert de sang : bras, torse, visage… Cependant que des esclaves étaient retrouvé mort dans le village. Tout indique le cannibalisme. Je suis en pleine confusion. Hier, la feuille découverte dans la chambre de Rondfleur père comportait la mention rognée : “Afin de… repos… loup-garou”. Aujourd’hui plus qu’hier, les histoires de ma vieille nourrice semblent prendre corps. Que n’a-t-il fallu qu’il s’agisse de celui de ce pauvre Xabi !
Je ne manque pas chaque jour de guetter sur moi la marque de quelque envoutement.
Faite copie de cette lettre à notre ami Rémi de Saint-Marc.

Avec toute mon affection,

Francis

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RAlex

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