[Pavillon Noir]Les Cinq Soleils

Extraits du livre de bord de la Malcontente (6) (Août 1718)

25 août 1718 – Saint-Pierre de la Martinique
Le Conseil de la Malcontente a décidé le 21 août que des émissaires seraient envoyés auprès de Monsieur de Rondfleur, sous prétexte de lui acheter des esclaves. Précaution fut prise de confier l’une des moitiés du parchemin à N’Serengi, la seconde étant conservée par Mademoiselle Gauthier.

Après quoi prirent place le matin du 22 août dans une voiture de louage : le canonnier Xabi de Cazauban, le quartier-maître Ange, la vigie La Buse et le dit Vieux Ben, membre du Conseil, et moi-même, Francis de Vercourt, capitaine. Antonio fut également emmené afin qu’il puisse reconnaître sans faille l’esclave caraïbe Nanire.

Moins d’une heure après notre départ de Saint-Pierre, la voiture s’arrêta afin que de s’enquérir des coups furieusement assenés sous la banquette des passagers. Icelle contenait en fait un quidam de fort méchante allure. A peine libéré de son étroite prison, il fut pris d’une rage sanguinaire ; frappant de ces mains nues et griffues quiconque n’avait eu – dans l’effroi que pouvait causer son apparence – le temps et l’esprit de se mettre en sûreté hors la voiture. Il m’en coûtât de profondes griffures à la cuisse gauche.

Il ne fallut que peu de temps pour que mes compagnons abattent proprement cette brute ; mais il suffit à Antonio pour prendre le large. Il ne s’est point tant éloigné qu’il n’entendit nos mises en garde contre les périls de la forêt, et s’en revint vite se mettre à l’abri auprès de nous.

De retour à Saint-Pierre afin que de soigner nos blessures et interroger le loueur sur la présence d’un assassin dans notre voiture, ce dernier fut pris de convulsions avant que de nous pouvoir répondre. Tant violents furent ses tremblements qu’il en mourut étouffé. Comme le révérend-père François, le pauvre homme avait sur lui un objet incongru : une feuille de citronnier.

Reprenant la route sur les coups de midi, après avoir troqué Antonio contre Raynaud notre chirurgien, une nouvelle embûche pris la forme d’un pont qui nous sembla ne point devoir supporter le poids de notre attelage. Il nous fallait pourtant passer la ravine qu’il franchissait ; lequel obstacle semblait séparer les terres de Messieurs de Rondfleur et de Lamarque, comme me l’indiqua N’Serengi qui avait personnellement connu ce dernier.
Nous en étions à nos réflexions, évaluant la solidité de l’édifice et la possibilité de demander l’hospitalité à Monsieur de Lamarque pour la nuit, quand des tirs partis de l’autre rive précipitèrent la situation.

N’Serengi, voulant sans doute disperser nos agresseurs, lança cheval et voiture dans une course folle sur le pont, lequel s’écroula, séparant notre groupe en deux. Les uns étaient la proie de caïmans dans le marigot en contrebas, les autres ne leur pouvant porter secours qu’au risque d’être tirés comme gibier par nos assaillants.

Leur feu se fit moins nourri tandis que Ange et Xabi réduisaient leur nombre par des tirs bien ajustés. Sous leur couvert, j’entrepris de lancer à nos compagnons une corde de fortune. Mais avant que de prendre la fuite, les trois des cinq tireurs ennemis restant firent mouche sur Xabi, puis moi. Si bien que, une fois le groupe réunit et nos blessures examinées par Raynaud, ce fut une compagnie bien dépenaillée qui frappa à la porte de Lamarque ce soir-là.

La conversation à la table de Monsieur de Lamarque, au départ courtoise, pris rapidement un ton houleux. Le planteur nous mit en garde vertement contre les pratiques démoniaques de son voisin Rondfleur ; dont le père avait été exécuté de mémorable façon pour les même raisons, par une théorie d’hommes masqués (sans doute des planteurs se substituant à la justice du gouverneur).

Au matin du 23 août, notre présence n’étant plus souhaitée, nous quittâmes les terres de Lamarque après avoir visité sa resserre, achetant le silence de la domestique. Nous avions pour projet de rejoindre Saint-Pierre à pieds, et de nous mieux préparer à notre prochaine excursion par ce pays hostile. N’Serengi nous témoigna de la crainte qui régnait parmi les esclaves, qui loin d’être les fauteurs de ces disparitions, en étaient les victimes.

La nuit du 23 au 24 fut passée en “rase campagne”, après une journée de marche pénible. L’émoi s’empara de notre bivouac lorsque l’on découvrit au cœur de la nuit que N’Serengi avait disparu pendant son tour de garde. A quoi l’on ne put rien faire, pour ce qu’il était lui-même le plus familier de ces terres et forêts.

Nous atteignîmes Saint-Pierre et la Malcontente le 24 au soir sans que N’Serengi n’eut reparu.
La journée du lendemain, 25 août, on rendit visite au monastère jésuite de Saint-Pierre, pour apprendre que feu le révérend père François avait sombré dans la folie après une visite diplomatique sur la plantation de Rondfleur.

Quand bien même la réputation de sorcier de ce personnage – que l’on nous a pourtant décrit comme un jeune homme d’une vingtaine d’année, bien portant et le cheveu frisé et d’un blond très clair – semble bien assise, de la plantation de Lamarque jusque dans le pire bouge de Saint-Pierre, où il ne se trouva personne pour nous guider sur ses terres.

Seul Monsieur de Hureault, à qui nous avons rendu une nouvelle visite, semble s’étonner de nos déboires et nous presse d’agir sans tarder. A quoi nous nous préparons cette fois avec plus de soin et de méfiance : il a été décidé en Conseil que notre prochaine compagnie compterait au moins une douzaine d’hommes et une passerelle mobile qu’élabore notre charpentier. Nous aurons besoin de gabier pour être capable, si besoin était, d’établir pour notre passage ou notre fuite, un pont de corde.

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Maupertuis

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