[Pavillon Noir]Les Cinq Soleils

Livre de raison de la famille de Vercourt (3)

10 août 1718 – Anguilla

Étrange ironie, que celle qui me voit aujourd’hui doté de plus de bien que depuis tant de mois, et même d’années, mais totalement dépourvu du loisir d’en faire usage. Les colonies du Nouveau Monde manquent dramatiquement des commodités qui nous sont familières, et un navire de guerre plus encore, et ce même quand sa vie est régie par une chasse-partie.

Le gouverneur Leonard nous a remis une lettre de course pour la traque et la capture d’Howell Davis, ainsi qu’un pavillon anglais. J’ai bon espoir qu’ils nous soient un sauf-conduit suffisant contre la Royal Navy. Car je ne crois pas Howell Davis responsable des méfaits qu’on lui impute. Les premières prises qu’on lui connait remontent à peu de temps, tandis que les exactions du pirate sans nom courent maintenant depuis plusieurs mois. Je pense en revanche qu’il doit s’agir d’un homme de valeur, qui inspire à ses hommes respect et fidélité. Comment pourrait-il être déjà à la tête de trois navires autrement ? Cela nous le serons bientôt.
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11 août 1718 – Ginger Island*

Le Vieux Ben nous a conduit à Ginger Island, jusqu’au lagon où git la dépouille de Cosme de Laserna, dans l’épave de son navire. Laserna a tout simplement été ligoté à la barre par son équipage, puis sa frégate coulée par l’escadre anglaise, cependant que ses hommes prenaient la fuite. Si l’eau est claire, les massifs de corail sont sillonnés de nombreux requins. Des coups de canon tirés régulièrement ont permis à quelques volontaires d’entreprendre une plongée dans l’épave. Ils en sont revenus avec pour seul butin une coiffe d’or et de jade, piquée de plumes magnifiques. J’ignore comment cet parure aztèque a été préservée de la corruption dans ces eaux, mais je pense que les plumes sont celles du quetzal, animal que vénère ces peuples. Le fait que ce butin n’ait point été emmené par les mutins indique certainement qu’il appartenait en propre à Laserna.

A peine avons-nous levé l’ancre pour quitter cet endroit, que je tombais en pâmoison. Du moins c’est ce qu’il a du se passer. Sous cette chaleur infernale, j’ai vu surgir de nulle-part une frégate qui était la sœur de celle de Laserna; jusque dans le mât brisé. L’équipage de ce navire diabolique était constitués de squelettes animés, qui sans cesse se relevaient malgré nos efforts. Lorsque le capitaine de ce navire spectral me passait sa rapière une nouvelle fois à travers le bras, je me réveillais soudain, la tête prête à exploser. Autour de moi, mes compagnons semblaient quitter un à un la même torpeur qui m’avait gagné sans que je m’en aperçoive.

Face à l’assemblée hébétée, j’ai du arguer face à notre bosco, Bichon, que ce n’était point là un mauvais présage, mais un signe du capitaine défunt. J’en étais quitte pour plonger moi-même dans l’épave, et prouver ainsi à tous que je croyais en mes optimistes théories. Lesté par un boulet, accompagné du brave Xabi, je me laissais engloutir par cette eau qui, pour être limpide, ne me causait pas moins grand effroi. Craignant d’avoir risque la noyade pour rien, je remontais le crâne de Laserna, pour donner à mes hommes quelque image à même de leur marquer l’esprit.

12 août 1718 – Saint-Christophe

Nous avons délaissé Basse-Terre, sur la côte Sud, pour accoster à l’opposé, sur la plage de Black Rock. Le vieux Ben nous a dit que cette surprenante étendue de sable noir était appelée par les Français le Sabot du diable. Ce à quoi je reconnais bien les tristes superstitions que peuvent engendrer ces paysages exotiques sur des esprits impressionnables. Cette ile de Saint-Christophe, bien que contestée par les nôtres, a été abandonnée aux Anglais en même temps que l’Acadie, après la paix d’Utrecht.

Ce n’est donc pas au gouverneur William Matthews Jr, mais à Howell Davis que nous avons demandé l’hospitalité. Je dois dire que le fait de hisser le pavillon noir, de chanter en chœur l’hymne de notre cause – quand bien même nous le devons aux Anglais – et d’échanger une salve pour nous saluer, m’a saisit le cœur d’émoi et de fierté. Les équipages d’Howell Davis, qui déjà montaient à l’assaut – qui dans un sloop, qui dans une frégate ou une flûte – nous accueillaient soudain à bras ouverts. Nous n’étions plus intrus, mais frères d’armes, ou c’est tout comme.

Notre délégation a averti Davis et ses seconds de la menace qui planait sur lui. Ce à quoi il n’a point voulu donner d’importance, car il comptait partir bientôt pour les côtes africaines, laissant aux acharnés tels que Teach, Vane ou le Pirate sans nom, le soin de poursuivre les traditionnelles attaques contre les escales de la Flotte au trésor espagnole. Howell Davis nous a autorisé à rencontrer deux Espagnols fraichement engagés par lui. Lesquels ont démenti avoir fait parti de l’équipage de Laserna. Le vieux Ben me traduisant l’insulte que me faisaient ces drôles, je souffletais le plus proche, le voulant provoquer. A quoi Davis a cru bon d’intercéder, demandant l’arbitrage de son conseil dans cet affaire.

C’est donc dans un duel dans les règles que j’expédiais mon contradicteur, son compagnon devenant alors plus prolixe. Ledit Antonio faisait bien parti des félons qui ont maronné Laserna d’horrible façon et en pleine bataille. Il a plaidé que ce dernier était fol et cruel, laissant mourir près de cent des siens contre les Caraïbes anthropophages de Ginger Island, à la seule fin de capturer un seul otage. Ceci lui permettant de cacher son butin sur cette îlot maudit, pour ce qu’il avait un des Indiens à sa main. Loin de rendre l’otage, qui s’appeloit Nanire, Laserna l’a revendu à un planteur de la Martinique dénommé Rondfleur. Antonio nous a également appris que l’expédition de Laserna au Mexique était vieille d’au moins dix ans, époque où le pirate servait encore fidèlement le roi d’Espagne.

Notre prochaine destination sera donc la Martinique, afin que de mettre toutes les chances de notre côté avant de nous enfoncer à notre tour dans Ginger Island. Davis nous a autorisé à emmener Antonio, que son Conseil a de toute façon maronné.

Je m’en retourne à terre pour profiter encore de la liesse de nos hommes.
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13 août 1718 – Saint Christophe, lieu dit de Black Rock*

Je ne sais si c’est l’effet de l’esprit de fraternité que j’ai ressenti hier, ou bien la seule douceur du climat et du rhum, mais je me suis laissé aller pour la première fois depuis notre départ de Brest, au vice infâme de la boisson. Si le jeu et mon orgueil m’ont déjà coûté ma situation et la vie de ma pauvre sœur, le Seigneur me voudra encore punir en mettant en péril l’honneur de ma bien-aimée Églantine. Icelle envers qui je nourrissais jusqu’alors un tendre et chaste attachement, dormait à mon côté lorsque j’émergeais de mon sommeil crapuleux. Je prie le Ciel de n’avoir rien fait qui puisse ternir la réputation d’une créature si douce et pleine d’esprit. Si ma faute était avérée, je me devrais de la marier au plus vite. Et bien que ma tendresse pour elle n’en serait pas déçue, je crains de faire, par la même, le malheur d’une demoiselle qui pourrait espérer une bien meilleure situation.

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RAlex

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