[Pavillon Noir]Les Cinq Soleils

Dénouement des événements de la Martinique

Suite à la demande de monsieur de Rondfleur, un groupe composé de De Vercourt, Xabi, N’serengi, Ange et du vieux Ben, parti en direction des terres de monsieur de Lamarque pour y capturer des esclaves. Une fois arrivé, N’serengi fit le guet à l’orée de la forêt, tandis que le reste du groupe pénétra à l’entrée du village, y assomma 3 esclaves et les emmena jusqu’à la forêt sans éveiller l’attention des deux gardes postés à l’entrée de la maison, trop concentrés sur leur partie de cartes.

Une fois réveillés par quelques claques distribuées anonymement, les trois esclaves furent persuadés par Ange et le vieux Ben qu’ils avaient été emmenés hors du village pour leur propre sécurité, et suivirent alors le groupe de leur plein gré. La traversée du pont de singe était redoutée mais elle se passa relativement bien : Ange ayant appris de sa précédente tentative et N’serengi ayant porté secours au seul esclave ayant commis un faux pas. Pour le reste du chemin, Xabi parti en éclaireur. Lorsqu’une fois proche du lieu d’arrivée, il jeta son tricorne par-dessus l’épaule comme convenu, les 3 esclaves furent à nouveau assommés illico, puis déposés à l’entrée de la caverne.

Le vieux Ben et Ange, désireux d’en apprendre davantage sur le devenir des esclaves et sur les événements étranges survenant sur l’ile, décidèrent de pénétrer dans la caverne malgré les avertissements de monsieur de Rondfleur. Il fallait ajouter comme motivation pour le vieux Ben, l’espoir illusoire d’y trouver de quoi remplir sa fiole de liqueur, vide depuis un moment. Les deux hommes installèrent un rapide piège à l’entrée de la grotte pour faciliter leur éventuelle fuite, puis entamèrent une progression lente et discrète. Ces précautions ne suffirent pas, puisque Ange ne tarda pas à constater la disparition du vieux Ben. Il suivi les traces laissées au sol qui le conduisirent jusqu’à Lissa entourée de sept serviteurs… dont le vieux Ben. Malgré une atmosphère très tendue et une attitude plutôt menaçante de Lissa, Ange parvint à entamer le dialogue et à obtenir des informations. Celle-ci avait besoin d’étancher sa soif chaque nuit en buvant le sang des esclaves. S’ils y survivaient, elle en faisait ensuite ses serviteurs. Malgré les propos d’Ange, elle restait convaincu que monsieur de Ronfleur père et Oudné avaient voulu sa mort. Concernant Nanire, elle le considérait comme un ennemi et souhait indifféremment sa mort ou son départ de l’ile. Elle accepta donc la proposition d’Ange de trouver une solution pour quitter l’ile avec Nanire, auquel cas elle libérerait alors le vieux Ben de son emprise, non sans avertir qu’elle était au courant de tout ce qui se passait au village, notamment à travers Tani. Ange sorti ensuite de la caverne, sous l’insistance grandissante de Lissa qui commençait à se sentir déshydratée, puis le groupe retourna chez monsieur de Rondfleur pour profiter du reste de la nuit.

Lors du déjeuner le lendemain, monsieur de Rondfleur annonça qu’il partait pour la ville afin de recruter des hommes pouvant remplacer ceux du contremaître, et qu’il faudrait en attendant réitérer le forfait commis la veille. L’après-midi, le groupe rendit visite à Oudné, qui leur confirma que le breuvage mis au point par monsieur de Rondfleur père avait pour but d’arrêter la soif de Lissa, sans autre conséquence. Le groupe souhaita ensuite voir Tani, afin qu’elle soumette à Lissa la proposition de boire ce breuvage, puis parti à la rencontre de Nanire. Ce dernier déclara qu’il accordait un délai de cinq jours pour tenter de mettre fin aux agissements de la sorcière noire, a l’issue desquels il irait la tuer de ses propres mains. Le reste de la journée fut occupé à commencer la récolte des simples nécessaires au breuvage. Le soir venu, le groupe reparti à la capture d’esclave, Baptiste Raynaud ayant pris la place du vieux Ben. Cette expédition se déroula correctement et de la même manière que la veille, excepté que personne ne pénétra dans la caverne.

Le lendemain, Tani informa le groupe que Lissa était prête à le croire concernant les effets du breuvage. Informé que cette dernière pourrait arrêter de transformer les esclaves en mabouyas, Nanire se dit quant à lui prêt à quitter l’ile si elle libérait également tous les mabouyas déjà présents. L’après-midi réserva une deuxième bonne nouvelle avec le retour de monsieur de Rondfleur, accompagné de plusieurs hommes chargés dorénavant d’assurer la capture des esclaves. La récolte des simples fut également terminée, et à l’issue de la préparation du breuvage, Tani nous conduisit jusqu’à Lissa.

Il fallu qu’Ange prenne une gorgée du breuvage avant que Lissa accepte de boire le reste de la fiole. Elle sentit alors instantanément sa soif apaisée. Elle remercia le groupe en donnant à Ange un gad et déclara qu’elle libérerait ses serviteurs de son emprise à l’aube. Une fois sorti de la caverne, Ange, considérant avoir dépassé l’âge de jouer à la poupée, confia cette dernière à N’Serengi.

Le lendemain, monsieur de Rondfleur nous remercia d’avoir dénoué cette situation,. Tani nous offris à son tour des poupées vaudou porte bonheur, des wangas, qui étaient cette fois-ci plus détaillées, et propres à chacun des membres du groupe. Les anciens serviteurs délivrés ne tardèrent pas à arriver chez monsieur de Rondfleur, et le vieux Ben fit ainsi son retour accompagné de la mère et de la sœur de N’Serengi.

Le groupe au complet, renforcé de la famille de N’Serengi et de Nanire, pris alors le chemin de la ville.

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Lettres de Francis de Vercourt à Eglantine Gauthier

Au cours du séjours du Vieux Ben, de Xabi, Ange, N’Serengi, Baptiste et Francis, ce dernier porte dans son habit une liasse de lettres grossièrement dissimulées. Icelles sont adressées à Mademoiselle Églantine Gauthier, Cambuse de la Malcontente. De fait, seule la première lettre a pu être confiée aux membres de l’équipage rentrant sur Saint-Pierre. Francis de Vercourt conserve les autres en attendant de trouver un messager. Le chiffre employé dans les notes finales est le même que celui utilisé avec Rémi de Saint-Marc. La clé n’en a pas été changée à cette heure

28 août 1718, Domaine Rondfleur, La Martinique

Je vous écris de la résidence de Monsieur de Rondfleur, qui nous a ouvert sa maison et se montre un hôte des plus attentifs. Il règne sur son domaine un climat de paix et d’harmonie, et ce combien que notre arrivée a pu paraître inappropriée et discourtoise.

De fait, le 27 août à la brune, nous avons invité Monsieur de Lamarque à se joindre à notre petite troupe partie la veille de Saint-Pierre. A quoi nous pensions l’obliger à parler enfin à cœur ouvert avec son voisin honni, Monsieur de Rondfleur.

Ce fut une erreur, ce dernier refusant catégoriquement la présence du premier sur ces terres, et ne voulant point nous entretenir tant qu’il s’y trouva. Monsieur de Lamarque fut donc reconduit incontinant à la limite commune de leurs domaines respectifs.

Après quoi le jeune Monsieur de Rondfleur se montra fort amical, nous invitant à sa table et nous proposant l’hospitalité. Ce que nous déclinâmes, afin que de partager tous les mêmes conditions : le capitaine bivouaquant avec le matelot.

Cette position nous permit d’avoir un premier aperçu de la plantation, et notamment du village où résident les esclaves ; lequel se partage en deux partie bien distincte : la première – la plus grande – étonne par la joie de vivre qui y règne ; la seconde surprend elle par l’absence d’enfants, et une austérité plus marquée qu’en aucun camp d’esclaves qu’il m’a été donné de voir. Ce petit village se démarque aussi par un puits et de “petites” pyramides (hautes comme deux ou trois hommes), au nombre de cinq.
L’explication qui nous apparu rapidement à ces différences de mœurs, était que ces deux communautés vénéraient des dieux différents.

Note chiffrée
Avons retrouvé N’Serengi. L. a avoué le détenir en sa maison. La Crevette a libéré son matelot avec l’aide de nos boucaniers. Une fois libre, N’Serengi a étranglé L. de ses mains. Avons gardé quelques effets du défunt cependant que le corps fut précipité dans le ravin dont le franchissement nous avait été permis par notre passerelle mobile. Faite copie de cette lettre à notre ami Rémi de Saint-Marc.

Votre dévoué serviteur

Francis

29 août 1718, Domaine Rondfleur, La Martinique

Hier au soir, nous avons renvoyé vers la Malcontente l’essentiel de notre troupe, avec ma dernière lettre pour vous.
Ce jour, Monsieur de Rondfleur a bien voulu que je l’accompagne à travers ses terres. J’ai pu y voir que, contrairement à l’image que j’en avais, et à ce que j’en avais pu voir depuis mon arrivée en Amérique, les esclaves n’étaient point trop malmenés. Je m’étonne dans ces condition que l’indien que nous recherchons, Nanire, ait multiplié les tentatives pour s’enfuir, au point qu’on lui coupa un pied comme il est en vigueur dans les colonies. Cette mutilation ne l’a d’ailleurs pas empêché de finalement réussir dans son projet, après moins d’une année passée comme esclave.
Pendant que N’Serengi restait au village pour s’intéresser aux allées et venues des esclaves du plus petit village qui nous avaient été désigné comme prêtres et prêtresses (il y en avait quatre), Ange et Xabi m’accompagnaient. Ces derniers, repérant une piste la remontèrent, pensant contribuer par quelque venaison à l’ordinaire – par ailleurs exquis – de la maison de notre hôte. Leur périple les mena jusqu’au bord d’un nouveau ravin, que traversait un pont fait de trois simples cordes (l’une servant à la marche, les deux autres assurant une prise aux mains). Seul Ange brava cet obstacle, pour son malheur ! Le quartier-maître fit une chute, point mortelle heureusement, pour ce qu’il avait pris la précaution de s’assurer d’une corde. Suspendu comme saucisson – à ce qu’on m’en dit – il dut attendre de longues heures durant les secours ramenés par Xabi.
Au village, N’Serengi avait perdu la piste de la plus jeune prêtresse, Méli.

Je n’appris que peu de choses de notre hôte, qui est un homme humble et raffiné. Il a bien voulu reconnaître que, non content de pratiquer la religion de la majorité de ses esclaves – sous la houlette de sa servante, Tani (laquelle est aussi la maîtresse de Xabi, mais sur ce point nous resterons discret) – il savait que les esclaves de la plus austère et petite communauté étaient en fait des nègres marrons.

Note chiffrée
Rondfleur nous a mis en garde contre toute incursion nocturne sur la plantation. Le labeur des esclaves semble insuffisant pour un tel fruit ! Ange et Xabi ont en fait remonté la piste d’un grand groupe d’autres serviteurs. Peut-être ceux qu’ils appellent en leur “vaudou” les “mabouyas”. En outre, plusieurs fenêtres du premier étage semblent condamnées, et la bibliothèque comporte une cache recelant un journal.

Votre bien affectionné,

Francis

30 août 1718, Domaine Rondfleur, La Martinique

J’ai parcouru cette nuit le journal de feu Monsieur de Rondfleur. Le père de notre hôte fut victime d’un destin tragique, qui rejaillit sur sa maison. Icelui se pensait victime d’une malédiction lancée par un nègre au cours de sa traversée vers les Antilles. Sa maîtresse, une esclave, l’initia au vaudou afin qu’il puisse solliciter de l’Hougan – sorte de curé, en tous cas un entremetteur entre les hommes et leurs dieux – un remède à son mal. Ledit prêtre n’était autre qu’Oudné, lequel semble aujourd’hui avoir perdu de son lustre d’antan. J’ai replacé le journal à sa place. Contrairement à mon projet initial, je n’en ai pas parlé à notre hôte, car je le soupçonne d’en connaître déjà l’existence.
Nous avons approché tour à tour les quatre officiants du village qui ne pratique pas le vaudou. Mogutu, Méli, Boundé, Désiré… Aucun ne semblait en mesure de nous conduire à Nanire, qui les a pourtant initié aux rites aztèques. Il est étonnant de voir ces esclaves faire ressurgir du néant la religion de ceux qu’ils ont remplacé dans la servitude.

Si pour ma part, je pense que mes dernières blessures ne sont plus qu’un mauvais souvenir, je crois que notre canonnier peine à se remettre des siennes. Ses escapades et ses exploits nocturnes n’y sont peut-être pas étrangers ! Malgré sa fatigue, il a tenu à accompagner Ange dans la chambre de Monsieur de Rondfleur. Une curiosité dont je leur tiens maintenant rancune, car notre hôte s’en est aperçu (de dont je vous entretiendrai plus loin).
Ils m’ont dit que la pièce était à l’image de la simplicité que le maître de maison affichait, et de la ferveur qu’il mettait dans le vaudou. Ainsi possède-t-il comme ses esclaves (qu’il accompagne chaque nuit dans leurs rites) une sorte de poupée. La décoration de la pièce se résume en une série de toiles représentant son père, dans la vie (au côté de sa maîtresse) et dans la mort (après son infâme supplice). La pièce condamnée, par laquelle on accède via la chambre du maître, n’est autre que la chambre de son défunt père.

Notre ennui et notre curiosité ont fini par payé… Nous avons été attaqué alors que nous cherchions à suivre un sentier emprunté tantôt par Mogutu (à ce qu’en disait N’Serengi). Quatre engagés et un serviteur nous ont voulu faire la peau. Un tir m’atteignit au visage – par chance indirectement – et je fus également blessé je ne sais comment au bras, avant que l’échauffourée ne prenne fin, par la mort de nos agresseurs. Vous connaissez les talents de notre chirurgien, et n’aurez donc point d’inquiétude pour notre sort. Nous reconnûmes ces ruffians comme les assistants du contremaître de la plantation, Obutu. Ils voulaient couper la route à quelques toises seulement du village… Ils passèrent du chantier à la rivière.
Nous poursuivîmes notre promenade sous une pluie battante, pour enfin trouver notre but : le gîte de Nanire. Il vit dans une modeste case, accolée à un très vieil autel, ou quelque chose approchant, au cœur d’une clairière.
Il a refusé toute proposition de notre part de le reconduire en son île natale, même après avoir appris qu’il avait été vengé de Laserna, qui l’avait fait captif.
Nous rentrâmes presque bredouille chez Monsieur de Rondfleur ; car Nanire nous a bien voulu confier un disque d’or et d’onyx, de même facture que le nôtre, mais présentant un motif de roseau.

Il est temps maintenant de vous dire les raisons de la colère que j’expliquais plus haut. A notre retour, à l’heure du diner, nous trouvâmes notre hôte fort chagriné de ce que nous avions pénétré ses quartiers. Honteux et ne trouvant d’explication à notre conduite, je le priais, sans espoir, d’accepter nos excuses et de nous donner notre congé. Il me refusa cette échappatoire, se récriant vivement contre notre curiosité. Je fus fort piqué, je dois le reconnaître, de subir un sermon sur le chapitre de la religion. Encoléré par ses remontrances sur ma prétendue duplicité religieuse, je quittais la table, non sans lui avoir jeté à la face sa propre hypocrisie. Croit-il que parce qu’il sacrifie à leurs rites, il n’en ait pas moins le maître et eux les esclaves ? Et ce par le seul miracle de la naissance ? C’est s’acheter une bonne conscience à peu de frais !
Je regrette néanmoins mon emportement, car c’est le chagrin qui a ainsi parlé, ayant tant perdu et souffert du fait de la religion. J’espère avoir l’occasion de lui présenter mes excuses, car si je souffre mal qu’il me fasse la leçon, il n’en est pas moins notre hôte.

Passage chiffré :
Nanire est un personnage fascinant. Il va, presque nu, armé d’une longue tige de jade. Il semble tout droit sorti d’une autre époque. Sa quête – à laquelle nous sommes par la force des choses associés – est tout aussi romanesque : il lutte contre la Sorcière Noire, dit-il. Elle est grande, noire, belle… et à les dents pointues ! Je ne sais plus si j’ai hâte de croiser son chemin. Elle vivrait dans une caverne entourée d’une centaine de “mabouyas” (ces serviteurs envoutés, libérés de toute souffrance et contingences humaines dirait-on). Les habitants du petit village, qui honorent les dieux anciens aztèques, sont autant d’anciens “mabouyas” que Nanire prétend avoir libéré. Seul le jade et les prières à Huitzilopochtli peuvent lutter contre la Sorcière Noire, nous a-t-il expliqué. Aussi je ne sais s’il voudra bien à la fin l’aide que nous lui avons proposé avec insistance.
La chambre condamné de Monsieur Rondfleur abritait quelques papier abimé sur lequel était tracé un symbole complexe et une liste de simple hélas illisible en son entier.
Je dois interrompre cette lettre, car N’Serengi me vient quérir. Je souffre de ne savoir quand cette dernière, comme la précédente, vous pourra trouver et vous dire toute mon affection.
Faite copie de cette lettre à notre ami Rémi de Saint-Marc.

Je prie le seigneur qu’il nous réunisse bientôt et reste votre serviteur

Francis

31 août 1718, Domaine Rondfleur, La Martinique

Dans les tourments et l’effroi que me cause cette île, j’enrage que d’avoir échoué de fort peu à vous toucher. Cette nuit, j’ai approché la maison de Monsieur de Lamarque. N’Serengi et Ben m’ont accompagné dans cette escapade. Une poignée de soldats stationnaient dans la demeure. Un écueil de normalité dans un quotidien de plus en plus inquiétant.

Ainsi, hier au soir, N’Serengi m’a mis en garde après une discussion qu’il a eu avec Monsieur de Rondfleur ; celui-ci lui ayant expliqué que Lissa – la maîtresse de feu son père, et une mambo comme Tani – veillait toujours sur le domaine.
L’intrépide N’Serengi a ensuite surpris une dispute entre Tani et Obutu. Icelle lui rappelant qu’elle souhaitait que les hôtes de son maître restent sauf, lorsque Obutu prétendit qu’il tenait d’Oudné l’ordre de nous nuire (ce qui semble être faux). Obutu se montrant récalcitrant, Tani aurait alors pris une voix terrible… le contremaître l’a alors appelé Lissa.

Passage chiffré
Pire, Xabi – réveillé d’un mauvais sommeil après avoir participé à la cérémonie vaudou de la nuit – était couvert de sang : bras, torse, visage… Cependant que des esclaves étaient retrouvé mort dans le village. Tout indique le cannibalisme. Je suis en pleine confusion. Hier, la feuille découverte dans la chambre de Rondfleur père comportait la mention rognée : “Afin de… repos… loup-garou”. Aujourd’hui plus qu’hier, les histoires de ma vieille nourrice semblent prendre corps. Que n’a-t-il fallu qu’il s’agisse de celui de ce pauvre Xabi !
Je ne manque pas chaque jour de guetter sur moi la marque de quelque envoutement.
Faite copie de cette lettre à notre ami Rémi de Saint-Marc.

Avec toute mon affection,

Francis

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Récit d'Ange sur le séjour à la Martinique

Monsieur de Rondfleur nous ayant offert l’hospitalité, nos hommes installèrent un bivouac sur ses terres. Xabi se vit même proposer une chambre dans la maison de monsieur de Rondfleur, ce qu’il accepta avec grand plaisir.

Une fois la nuit tombée, en l’absence de de Vercourt parti chez Monsieur de Lamarque, Ange pris le commandement du bivouac et instaura des tours de garde. Du bruit se fit entendre, il prit alors l’initiative, accompagné par un de ses camarades, de s’en rapprocher.
En passant par la forêt pour plus de discrétion, les 2 hommes arrivèrent aux abords du cimetière d’où ils purent voir les esclaves du plus grand village et, encore plus surprenant, Monsieur de Rondfleur, danser frénétiquement, dans une sorte de transe. La servante de Monsieur de Rondfleur semblait diriger la danse.

Le lendemain matin, Ange et Xabi se promenèrent dans le plus petit des 2 villages d’esclaves, celui encadré par 4 petites pyramides à ses points cardinaux et présentant une 5ème pyramide un peu plus grande en son centre.
Ils tombèrent sur Bundé, un homme légèrement rondelet, chose assez surprenante pour un esclave. Il s’avéra être le prêtre de Huitzilopochtlui, dieu de la guerre, représenté par un lapin bleu, et dont la pyramide sud lui est dédiée. Il nous informa que leur religion leur a été apportée par Nanire, l’esclave indien que nous souhaitions retrouver. Celui-ci, après plusieurs tentatives de fuites lui ayant couté un de ses pieds, avait finalement réussi à s’échapper il y a quelques mois, ce qui pourrait éventuellement correspondre à la date à laquelle les disparitions d’esclaves ont augmenté.
Méli fut la 2ème esclave rencontrée. La peau dorée, le sourire aux lèvres, elle nous annonça qu’en tant que prêtresse de Quetzalcóatl, dont le symbole est la maison blanche et dont la pyramide est celle à l’ouest, elle aura l’honneur d’être sacrifiée lors de la prochaine cérémonie vouée au serpent à plume.
Désirée, prêtresse de Tezcatlipocla, le miroir qui fume, dont le symbole est le roseau noir à la pyramide nord, porte mal son nom : c’est une vieille esclave portant un monocle lui permettant de “voir” les choses et ainsi d’assurer la protection du village. Elle nous quitta en précisant qu’elle nous gardait à l’œil.
Mogutu est le prêtre de la pyramide à l’est, voué à Tlaloc, le dieu de la pluie dont le symbole est un serpent rouge. Il organisa une assemblée au milieu des 2 villages, ou tout les esclaves se mirent d’accord sur la météo souhaitée pour les jours à venir, avant d’aller annoncer ces prévisions à monsieur de Rondfleur. Une fois sorti de la demeure, il répondit à nos questions en nous expliquant davantage sa religion et en exhibant un disque représentant le calendrier aztèque. Nous apprîmes que des sacrifices ont lieu régulièrement, et qu’à cette occasion les esclaves voués à la religion aztèque partent rejoindre Nanire, en dehors des terres de monsieur de Rondfleur, puis reviennent. Il nous expliqua qu’ils exercent ces rituels sans crainte puisque Désirée assure leur protection.
Les esclaves partirent ensuite nonchalamment vers la plantation. Xabi et Ange prirent alors le déjeuner avec Monsieur de Rondfleur. Durant la conversation, nous fîmes allusion à la danse de la veille, mais Monsieur de Rondfleur, après avoir précisé qu’il était bien au courant que nous l’avions vu, nous invita à revenir le soir pour aborder ce sujet.

Un peu plus tard, de Vercourt nous fit le plaisir de revenir accompagné de N’Serengi. Ange alla ensuite se promener dans le plus grand des 2 villages, qui, au vu des poupées présentes dans chacune des cases et des provisions intactes malgré l’absence de protection, semble s’adonner au vaudou. Udné, un vieil esclave dispensé de travail, lui expliqua qu’il pratiquait la vaudou, bien qu’il n’était lui-même pas tout à fait d’accord avec les orientations du reste du village, mais ne voulu guère lui en apprendre plus. Ange invita alors N’serengi à le rencontrer à son tour. Celui-ci discuta avec Udné une bonne partie de l’après-midi. A son retour, il expliqua que tout lui semblait normal, mais qu’il ne fallait pas se rendre à la plantation la nuit. Au vu de la bonne production de la plantation malgré les horaires de travail réduit des esclaves, il est possible que des zombis y soient présents, pour y travailler ou pour la protéger. De son côté, Xabi fit la connaissance intime de la servante, ce qui l’occupa jusqu’au soir.

De Vercourt, Xabi et Ange retrouvèrent ensuite monsieur de Rondfleur pour souper. Celui-ci ne semblait pas savoir quelle religion le plus petit des 2 villages semblait pratiquer. Il nous expliqua que cela lui était indifférent. En revanche, il ne nous cacha pas qu’il s’associait aux esclaves du plus grand village pour avoir la faveur des Lwa. Avant de nous quitter, il nous demanda, ne pouvant pas accueillir autant d’hommes sur ces terres, de faire partir nos compagnons.

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Extraits du livre de bord de la Malcontente (6) (Août 1718)

25 août 1718 – Saint-Pierre de la Martinique
Le Conseil de la Malcontente a décidé le 21 août que des émissaires seraient envoyés auprès de Monsieur de Rondfleur, sous prétexte de lui acheter des esclaves. Précaution fut prise de confier l’une des moitiés du parchemin à N’Serengi, la seconde étant conservée par Mademoiselle Gauthier.

Après quoi prirent place le matin du 22 août dans une voiture de louage : le canonnier Xabi de Cazauban, le quartier-maître Ange, la vigie La Buse et le dit Vieux Ben, membre du Conseil, et moi-même, Francis de Vercourt, capitaine. Antonio fut également emmené afin qu’il puisse reconnaître sans faille l’esclave caraïbe Nanire.

Moins d’une heure après notre départ de Saint-Pierre, la voiture s’arrêta afin que de s’enquérir des coups furieusement assenés sous la banquette des passagers. Icelle contenait en fait un quidam de fort méchante allure. A peine libéré de son étroite prison, il fut pris d’une rage sanguinaire ; frappant de ces mains nues et griffues quiconque n’avait eu – dans l’effroi que pouvait causer son apparence – le temps et l’esprit de se mettre en sûreté hors la voiture. Il m’en coûtât de profondes griffures à la cuisse gauche.

Il ne fallut que peu de temps pour que mes compagnons abattent proprement cette brute ; mais il suffit à Antonio pour prendre le large. Il ne s’est point tant éloigné qu’il n’entendit nos mises en garde contre les périls de la forêt, et s’en revint vite se mettre à l’abri auprès de nous.

De retour à Saint-Pierre afin que de soigner nos blessures et interroger le loueur sur la présence d’un assassin dans notre voiture, ce dernier fut pris de convulsions avant que de nous pouvoir répondre. Tant violents furent ses tremblements qu’il en mourut étouffé. Comme le révérend-père François, le pauvre homme avait sur lui un objet incongru : une feuille de citronnier.

Reprenant la route sur les coups de midi, après avoir troqué Antonio contre Raynaud notre chirurgien, une nouvelle embûche pris la forme d’un pont qui nous sembla ne point devoir supporter le poids de notre attelage. Il nous fallait pourtant passer la ravine qu’il franchissait ; lequel obstacle semblait séparer les terres de Messieurs de Rondfleur et de Lamarque, comme me l’indiqua N’Serengi qui avait personnellement connu ce dernier.
Nous en étions à nos réflexions, évaluant la solidité de l’édifice et la possibilité de demander l’hospitalité à Monsieur de Lamarque pour la nuit, quand des tirs partis de l’autre rive précipitèrent la situation.

N’Serengi, voulant sans doute disperser nos agresseurs, lança cheval et voiture dans une course folle sur le pont, lequel s’écroula, séparant notre groupe en deux. Les uns étaient la proie de caïmans dans le marigot en contrebas, les autres ne leur pouvant porter secours qu’au risque d’être tirés comme gibier par nos assaillants.

Leur feu se fit moins nourri tandis que Ange et Xabi réduisaient leur nombre par des tirs bien ajustés. Sous leur couvert, j’entrepris de lancer à nos compagnons une corde de fortune. Mais avant que de prendre la fuite, les trois des cinq tireurs ennemis restant firent mouche sur Xabi, puis moi. Si bien que, une fois le groupe réunit et nos blessures examinées par Raynaud, ce fut une compagnie bien dépenaillée qui frappa à la porte de Lamarque ce soir-là.

La conversation à la table de Monsieur de Lamarque, au départ courtoise, pris rapidement un ton houleux. Le planteur nous mit en garde vertement contre les pratiques démoniaques de son voisin Rondfleur ; dont le père avait été exécuté de mémorable façon pour les même raisons, par une théorie d’hommes masqués (sans doute des planteurs se substituant à la justice du gouverneur).

Au matin du 23 août, notre présence n’étant plus souhaitée, nous quittâmes les terres de Lamarque après avoir visité sa resserre, achetant le silence de la domestique. Nous avions pour projet de rejoindre Saint-Pierre à pieds, et de nous mieux préparer à notre prochaine excursion par ce pays hostile. N’Serengi nous témoigna de la crainte qui régnait parmi les esclaves, qui loin d’être les fauteurs de ces disparitions, en étaient les victimes.

La nuit du 23 au 24 fut passée en “rase campagne”, après une journée de marche pénible. L’émoi s’empara de notre bivouac lorsque l’on découvrit au cœur de la nuit que N’Serengi avait disparu pendant son tour de garde. A quoi l’on ne put rien faire, pour ce qu’il était lui-même le plus familier de ces terres et forêts.

Nous atteignîmes Saint-Pierre et la Malcontente le 24 au soir sans que N’Serengi n’eut reparu.
La journée du lendemain, 25 août, on rendit visite au monastère jésuite de Saint-Pierre, pour apprendre que feu le révérend père François avait sombré dans la folie après une visite diplomatique sur la plantation de Rondfleur.

Quand bien même la réputation de sorcier de ce personnage – que l’on nous a pourtant décrit comme un jeune homme d’une vingtaine d’année, bien portant et le cheveu frisé et d’un blond très clair – semble bien assise, de la plantation de Lamarque jusque dans le pire bouge de Saint-Pierre, où il ne se trouva personne pour nous guider sur ses terres.

Seul Monsieur de Hureault, à qui nous avons rendu une nouvelle visite, semble s’étonner de nos déboires et nous presse d’agir sans tarder. A quoi nous nous préparons cette fois avec plus de soin et de méfiance : il a été décidé en Conseil que notre prochaine compagnie compterait au moins une douzaine d’hommes et une passerelle mobile qu’élabore notre charpentier. Nous aurons besoin de gabier pour être capable, si besoin était, d’établir pour notre passage ou notre fuite, un pont de corde.

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Lettre de Francis de Vercourt à Rémi de Saint-Marc

Partie de la plage de Black Rock le 13 août, la Malcontente fait escale à Saint-Christophe (17 août) puis à Cayonne (19 août). Lors de cette dernière escale, Francis de Vercourt raconte à Rémi de Saint-Marc, un ancien compagnon, les évènements des derniers jours. Ils conviennent d’un chiffre afin de crypter la correspondance qu’ils comptent échanger à l’avenir.

A Monsieur Rémi de Saint-Marc
Cayonne, Ile de la Tortue

Nous pouvons sans crainte utiliser pour quelques mois, et du moins jusqu’à notre prochaine rencontre, le chiffre convenu tantôt et que je tiens pour assez sûr. Je serais votre obligé si, comme je vous l’avais dit, vous pouviez garder en sûreté les écrits dont je vous ferai copie à l’avenir, et les secrets que je vous puis confier, pour l’affaire qui nous intéresse. Je vous remercie encore des bons soins que vous avez bien voulu porter à nos compagnons maintenant installés à la Tortue ; et dont une dizaine s’est trouvée si bien ragaillardie, qu’ils nous ont rejoint pour une nouvelle campagne. Hélas pour eux, notre seule aventure est, à cette heure, un long carénage de la Malcontente en la ville de Saint-Pierre de la Martinique.

Nous y avons jeté l’ancre deux jours après notre rencontre, le 21 août.
J’ai été fort intrigué lorsque l’on m’a assuré que l’île vivait sous la menace d’un volcan ; car ici tout n’est en apparence que champs de canne.

Le gouverneur, Monsieur de Hurault doit quelques faveurs à Monsieur Gauthier, ce qui nous a grandement facilité l’obtention d’une entrevue. Nous nous sommes présentés à lui comme des corsaires à qui Mademoiselle Gauthier devait la vie sauve, après l’attaque de Charles Vane contre la Dame Jeanne et l’ Espadon. A quoi Monsieur de Hurault n’a rien trouvé à redire, acceptant gracieusement le présent que nous lui avions réservé.
Il s’est ouvert à nous des difficultés que lui faisaient les planteurs de l’île. Lesquels se plaignent du grand nombre d’esclaves qui disparait dans la nature. Tous jalousent Monsieur de Rondfleur, qui semble épargné par cette hémorragie ; pour ce qu’il traiterait ses nègres avec trop de libéralité. D’aucun l’accuse de les laisser pratiquer la sorcellerie pour se les accommoder. Si bien que ledit Rondfleur assurerait maintenant le tiers de la production de canne de l’île. Les fuites d’esclaves sont un problème d’autant plus crucial, que le marché de St-Pierre semble bien pauvre en chair humaine ! Nous avons accepté de constituer une discrète délégation auprès de Monsieur de Rondfleur pour apaiser les tensions, et surtout pour savoir de quoi il retournait ; profitant en cela que la Malcontente devait, comme je vous le disais, être carénée. Aussi avons-nous six bons jours devant nous. En secret, nous trouvions là quelque prétexte pour approcher le propriétaire de cet Indien caraïbe dont je vous parlais.

Si la complainte du gouverneur ne nous avait point déjà émus, il y avait au sortir de sa maison, de quoi susciter notre curiosité ! Vous allez voir : une mousquetade nous crépité aux oreilles à quelques toises de sa porte, dans une rue qui nous menait tout droit vers le port. Aussitôt cinq nègres lâchent leurs mousquets pour nous tailler en pièces. De l’échauffourée qui s’en suit, je me tire miraculeusement sans une égratignure. Trois de nos agresseurs gisent sur le pavé, se faisant que l’un prend la fuite tandis que le dernier se rend pour être épargné. A cette heure, Ange, avec une impétuosité qui dépasse encore ce que je connaissais, court encore après le fuyard, pour ce que j’en sais !
Mais pour nous autres, point le temps de se remettre non plus ! Un prêtre au regard fou m’empoigne quelques instants par le col, me voulant mettre en garde contre je ne sais quelle chimère qu’il croit hanter la plantation de Rondfleur. Le malheureux, tout papiste, et même défroqué qu’il soit, est alors fauché aussi sec par une voiture folle que nous n’évitâmes nous autres que par une providence dont je loue notre créateur. Xabi est sûr que l’attelage de la carriole a volontairement été excité par quelque vicieuse et discrète blessure. Le moine a vite été reconnu : il s’agissait du révérend père François. Le misérable continuait à hanter le quartier depuis qu’il avait effectivement été mis à la porte de son monastère. J’ignore s’il s’agissait d’un charme protecteur ou d’une malédiction, que croyaient lui avoir infligé ceux-là même contre lesquels il me voulait mettre en garde, mais il portait sur lui une patte de poulet toute froide et fort répugnante.

J’allais oublié un autre fait étonnant. Sur le marché de St-Pierre, un Indien caraïbe vendait à un prix exorbitant des pièces d’artisanat aztèque ; une tenture, un quipu et un plateau. Je doute que nous puissions réunir la somme qu’il demande, mais je me suis empressé de lui dire de nous réserver ces objets, dont l’origine me parait douteuse. Il prétend que le personnage représenté sur la tenture serait le grand prêtre de Moctezuma, le dernier empereur aztèque.

J’ignore quand cette lettre vous parviendra, mais ne doute point de l’intérêt que vous y porterez. N’hésitez pas à m’écrire des nouvelles que vous pourriez avoir concernant Charles Vane, Byrd ou Davis. Votre très humble ami à vous servir.

Francis de Vercourt
Saint-Pierre de la Martinique, le 21 août 1718

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Livre de raison de la famille de Vercourt (3)

10 août 1718 – Anguilla

Étrange ironie, que celle qui me voit aujourd’hui doté de plus de bien que depuis tant de mois, et même d’années, mais totalement dépourvu du loisir d’en faire usage. Les colonies du Nouveau Monde manquent dramatiquement des commodités qui nous sont familières, et un navire de guerre plus encore, et ce même quand sa vie est régie par une chasse-partie.

Le gouverneur Leonard nous a remis une lettre de course pour la traque et la capture d’Howell Davis, ainsi qu’un pavillon anglais. J’ai bon espoir qu’ils nous soient un sauf-conduit suffisant contre la Royal Navy. Car je ne crois pas Howell Davis responsable des méfaits qu’on lui impute. Les premières prises qu’on lui connait remontent à peu de temps, tandis que les exactions du pirate sans nom courent maintenant depuis plusieurs mois. Je pense en revanche qu’il doit s’agir d’un homme de valeur, qui inspire à ses hommes respect et fidélité. Comment pourrait-il être déjà à la tête de trois navires autrement ? Cela nous le serons bientôt.
*
11 août 1718 – Ginger Island*

Le Vieux Ben nous a conduit à Ginger Island, jusqu’au lagon où git la dépouille de Cosme de Laserna, dans l’épave de son navire. Laserna a tout simplement été ligoté à la barre par son équipage, puis sa frégate coulée par l’escadre anglaise, cependant que ses hommes prenaient la fuite. Si l’eau est claire, les massifs de corail sont sillonnés de nombreux requins. Des coups de canon tirés régulièrement ont permis à quelques volontaires d’entreprendre une plongée dans l’épave. Ils en sont revenus avec pour seul butin une coiffe d’or et de jade, piquée de plumes magnifiques. J’ignore comment cet parure aztèque a été préservée de la corruption dans ces eaux, mais je pense que les plumes sont celles du quetzal, animal que vénère ces peuples. Le fait que ce butin n’ait point été emmené par les mutins indique certainement qu’il appartenait en propre à Laserna.

A peine avons-nous levé l’ancre pour quitter cet endroit, que je tombais en pâmoison. Du moins c’est ce qu’il a du se passer. Sous cette chaleur infernale, j’ai vu surgir de nulle-part une frégate qui était la sœur de celle de Laserna; jusque dans le mât brisé. L’équipage de ce navire diabolique était constitués de squelettes animés, qui sans cesse se relevaient malgré nos efforts. Lorsque le capitaine de ce navire spectral me passait sa rapière une nouvelle fois à travers le bras, je me réveillais soudain, la tête prête à exploser. Autour de moi, mes compagnons semblaient quitter un à un la même torpeur qui m’avait gagné sans que je m’en aperçoive.

Face à l’assemblée hébétée, j’ai du arguer face à notre bosco, Bichon, que ce n’était point là un mauvais présage, mais un signe du capitaine défunt. J’en étais quitte pour plonger moi-même dans l’épave, et prouver ainsi à tous que je croyais en mes optimistes théories. Lesté par un boulet, accompagné du brave Xabi, je me laissais engloutir par cette eau qui, pour être limpide, ne me causait pas moins grand effroi. Craignant d’avoir risque la noyade pour rien, je remontais le crâne de Laserna, pour donner à mes hommes quelque image à même de leur marquer l’esprit.

12 août 1718 – Saint-Christophe

Nous avons délaissé Basse-Terre, sur la côte Sud, pour accoster à l’opposé, sur la plage de Black Rock. Le vieux Ben nous a dit que cette surprenante étendue de sable noir était appelée par les Français le Sabot du diable. Ce à quoi je reconnais bien les tristes superstitions que peuvent engendrer ces paysages exotiques sur des esprits impressionnables. Cette ile de Saint-Christophe, bien que contestée par les nôtres, a été abandonnée aux Anglais en même temps que l’Acadie, après la paix d’Utrecht.

Ce n’est donc pas au gouverneur William Matthews Jr, mais à Howell Davis que nous avons demandé l’hospitalité. Je dois dire que le fait de hisser le pavillon noir, de chanter en chœur l’hymne de notre cause – quand bien même nous le devons aux Anglais – et d’échanger une salve pour nous saluer, m’a saisit le cœur d’émoi et de fierté. Les équipages d’Howell Davis, qui déjà montaient à l’assaut – qui dans un sloop, qui dans une frégate ou une flûte – nous accueillaient soudain à bras ouverts. Nous n’étions plus intrus, mais frères d’armes, ou c’est tout comme.

Notre délégation a averti Davis et ses seconds de la menace qui planait sur lui. Ce à quoi il n’a point voulu donner d’importance, car il comptait partir bientôt pour les côtes africaines, laissant aux acharnés tels que Teach, Vane ou le Pirate sans nom, le soin de poursuivre les traditionnelles attaques contre les escales de la Flotte au trésor espagnole. Howell Davis nous a autorisé à rencontrer deux Espagnols fraichement engagés par lui. Lesquels ont démenti avoir fait parti de l’équipage de Laserna. Le vieux Ben me traduisant l’insulte que me faisaient ces drôles, je souffletais le plus proche, le voulant provoquer. A quoi Davis a cru bon d’intercéder, demandant l’arbitrage de son conseil dans cet affaire.

C’est donc dans un duel dans les règles que j’expédiais mon contradicteur, son compagnon devenant alors plus prolixe. Ledit Antonio faisait bien parti des félons qui ont maronné Laserna d’horrible façon et en pleine bataille. Il a plaidé que ce dernier était fol et cruel, laissant mourir près de cent des siens contre les Caraïbes anthropophages de Ginger Island, à la seule fin de capturer un seul otage. Ceci lui permettant de cacher son butin sur cette îlot maudit, pour ce qu’il avait un des Indiens à sa main. Loin de rendre l’otage, qui s’appeloit Nanire, Laserna l’a revendu à un planteur de la Martinique dénommé Rondfleur. Antonio nous a également appris que l’expédition de Laserna au Mexique était vieille d’au moins dix ans, époque où le pirate servait encore fidèlement le roi d’Espagne.

Notre prochaine destination sera donc la Martinique, afin que de mettre toutes les chances de notre côté avant de nous enfoncer à notre tour dans Ginger Island. Davis nous a autorisé à emmener Antonio, que son Conseil a de toute façon maronné.

Je m’en retourne à terre pour profiter encore de la liesse de nos hommes.
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13 août 1718 – Saint Christophe, lieu dit de Black Rock*

Je ne sais si c’est l’effet de l’esprit de fraternité que j’ai ressenti hier, ou bien la seule douceur du climat et du rhum, mais je me suis laissé aller pour la première fois depuis notre départ de Brest, au vice infâme de la boisson. Si le jeu et mon orgueil m’ont déjà coûté ma situation et la vie de ma pauvre sœur, le Seigneur me voudra encore punir en mettant en péril l’honneur de ma bien-aimée Églantine. Icelle envers qui je nourrissais jusqu’alors un tendre et chaste attachement, dormait à mon côté lorsque j’émergeais de mon sommeil crapuleux. Je prie le Ciel de n’avoir rien fait qui puisse ternir la réputation d’une créature si douce et pleine d’esprit. Si ma faute était avérée, je me devrais de la marier au plus vite. Et bien que ma tendresse pour elle n’en serait pas déçue, je crains de faire, par la même, le malheur d’une demoiselle qui pourrait espérer une bien meilleure situation.

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Extraits du livre de bord de l’Espadon (juillet 1718) (5)

Le vingt-sept juillet mil sept-cent dix-huit, au large de Saint-Domingue

Le Pélican, goélette du capitaine Byrd, nous a surpris dans la rade de Cayonne, nous assenant une bordée meurtrière. Nous voulant mettre au plus vite hors de portée du diable de canonnier de ce navire, nous avons manœuvré pour aborder prestement le Pélican. Lequel navire de plus petite taille et de moindre équipage, se retrouva vite en mauvaise posture. Aussi avons-nous laissé la vie sauve au capitaine Byrdet ses derniers compagnons. Il nous a dit avoir agi sur l’ordre de Charles Vane, envers qui il avait une dette. Il nous mit en garde contre une frégate trois-mâts carré et un deux-ponts trois-mâts barques espagnols qui nous voulaient prendre. Nous dûmes prendre la fuite – une quinzaine de nos compagnons se portant volontaires pour aider à la manœuvre sur le Pélican -cependant que nous déposions à terre les blessés graves avec Monsieur de Saint-Marc, lequel nous manquera fort.

Contournant la Tortue, nous longeons Saint-Domingue.
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Le vingt-neuf juillet mil sept-cent dix-huit, Isle de la Tortue, repère de Charles Vane*

Avons semé les Espagnols dans la nuit du 27 au 28. De retour à la Tortue, avons entrepris d’achever le transbordement de nos prises sur Vane, soit l’ensemble de ses coffres. Ce jour, Ange, La Trique, Cazauban, La Crevette et Églantine nous rejoignent avec un nouveau chirurgien, Baptiste Raynaud.

Le quartier-maistre procède à la répartition du butin en pièces de huit avant que de nous séparer du capitaine Byrd et de nos compagnons l’ayant rejoint.

Prenons la direction d’Anguilla, île des Antilles anglaises.

Le trois août mil sept-cent dix-huit, Anguilla

Après une escale à Port-Margaux en Saint-Domingue, pour déposer nos prisonniers, anciens marins et soldats de l’ Espadon.

Anguilla est un terre rocheuse et aride, toute en longueur. L’établissement anglais qui y est installée porte le même nom. La rade d’Anguilla est plus grande que celle de Cayonne, et n’abrite que quelques navires de pêche, et un sloop douanier qui nous vient contrôler.

Comme nous battons pavillon français et prétendons faire quelques échange, l’Anglais nous impose de méchantes conditions : nos vente seront taxées de moitié. La Crevette s’avère notre meilleur interprète. Ils ne se montrent toutefois point trop curieux, nous avertissant que la ville est soumise à un couvre-feu depuis qu’un pirate a fait plusieurs prises dans la région, avec grand renfort de cruautés.

A la taverne locale, le Sandy Lagoon, nous pouvons entendre que le mystérieux pirate laisse des victimes mutilées, sur des prises qu’il laisse à la dérive, comme autant de navires fantômes. Un vieil homme, qui se fait appeler le Vieux Ben, nous y a fait le récit du marronage de Cosme de Laserna. Il y a de cela un an et demi, le malheureux pirate a été ligoté par ses hommes à la barre de son navire, lequel fut envoyé par le fond. Cette félonie eut lieu à quelques encablures de Ginger Island, que les habitants d’Anguilla appellent plutôt d’Enfer Vert, pour ce qu’elle est couverte de forêt et peuplée d’Indiens Caraïbes. Il s’est proposé de nous guider jusqu’à l’endroit où repose Laserna. Par ailleurs, quelques membres de l’équipage de Laserna serviraient désormais sous le capitaine Howell Davis, récemment converti à la piraterie.

Notre entretien a été interrompu par une paire de garde, qui me voulait mener devant le gouverneur George Leonard. Icelui était fort courroucé contre ce même Howell Davis, qu’il pense être le coupable des exactions dont Anguilla est victime. Le dernier navire ayant quitté Anguilla pour Saint-Christophe, pour quérir le secours des HMS Lime et HMS Seaford, n’a point donné de nouvelles. Aussi le gouverneur nous propose une lettre de course et la promesse de trois-mille guinées pour la tête du pirate. Lesquelles feraient dans les neuf-mille pièces de huit. Le Conseil se doit réunir pour prendre une décision, pour ce qu’il ne serait point avisé de nous mettre en chasse d’un gentilhomme de fortune, dont nous n’avons point preuve des méfaits qui lui sont imputés, mais dont on dit qu’il a trois navires à sa main, dont un lourdement armé en guerre qu’il auroit pris aux Français.

Le quatre août mil sept-cent dix-huit, Anguilla,

Les réparations du navire devraient nous retenir jusqu’au 10 août.

La vente de 3 tonneaux de tabac, 10 tonneaux de sucre et 5 balles de coton nous rapporte 3075 pièces de huit, une fois déduite la taxe. Cet argent sera en bonne partie consacré à l’achat de pièces de bois, de médications pour le chirurgien, de munitions de guerre et de bouche.

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Extrait du livre de bord de l’Espadon, écriture de Jean-François “La Trique” Ringuier

Atteignons Basse-Terre le 24 juillet au matin. Nos affaires attendent le soir.
Les tavernes de Basse-Terre sont au nombre de trois, du méphitique “Rat qui pète” au Marin des Sables, en passant par le Chevalier du boucan.
Outre le Revenge de Vane, deux sloops français mouillent dans le port : La Félicité, et le peu inspiré et baroque Mort doré. Un navire de guerre espagnol, le Santa Monica, complète le tout.

Au Chevalier du boucan, je fais une annonce pour recruter un nouveau chirurgien, et offrir la boisson aux marins du Revenge. Deux hommes de Vane finissent par délaisser leur jeu, pour venir mettre en garde Ange : Vane le considère maintenant comme un traitre.
La pêche est moins âpre du côté du chirurgien. Baptiste Raynaud, médecin, de son état et se targuant d’une année d’expérience comme chirurgien dans la Royale, accepte de nous rejoindre moyennant une chance de se raviser à la première escale.

Au Rat-qui-pète, Ange espère rencontrer Calicot Jack, quartier-maître de Vane. Lequel est fort occuper à recruter pour son capitaine, en compagnie de Mark Read. Ange se mêle à la foule des volontaires, et peut ainsi faire face à son ancien compagnon. Après une brève entrevue, un bourgeois richement vêtu vient se plaindre à John Rackam de la présence d’une frégate et d’un deux-ponts espagnols. Ce à quoi Rackam rétorque que ces navires sont à la poursuite de mutins. Églantine m’a expliqué que le bourgeois qui se pouvait piquer de parler sur ce ton à Calicot Jack est Monsieur de Chateaumorand, le gouverneur.

Ange ayant été mis par deux fois en garde contre la colère de Vane, qui lui reproche le vol d’un parchemin, nous prenons la route de Cayonne, la nuit même et en toute hâte.

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Extrait du livre de bord de l’Espadon, écriture de Francis “Précieux” de Vercourt.

21 juillet 1718, Basse-terre, Isle de la Tortue

Le Conseil de l’Espadon a reçu le capitaine qui ne se veut point présenter, avec sa délégation. C’est un homme de petite stature, mais trapu et musculeux, et de tempérament farouche. Nous lui avons raconté notre révolte et nos malheurs avec Charles Vane, qu’il prétend être de ses amis. Il nous a confié que Monsieur de Chateaumorand, gouverneur résidant à Basse-Terre, était en affaire avec Vane. Il nous a par ailleurs mis en garde contre les dangers de l’indiscipline, illustrant son propos par le cas du capitaine Cosme de Lazerna, marronné proche d’Anguilla, par son équipage. Lui-même est fort enhardi contre les Espagnols ; il planifie d’ailleurs une expédition contre l’important port de Porto Bello.

Après son départ, avons pris la décision d’envoyer deux équipes de peu d’hommes dans l’île. L’une cherchera le repère de Vane, cependant que l’autre s’en ira à Basse-Terre pour observer et négocier si cela se peut faire.

Ce jour, Ange, Cazauban, La Trique, La Crevette, et Mademoiselle Gauthier partent pour Basse-Terre.

22 juillet 1718
Saint-Marc, Bichon, Colin, N’Serengi et quatre autres compagnons m’accompagnent. Nous partons avec un guide qu’emploie ordinairement Vane lors de ses passages à Cayonne, pour le conduire par la forêt par des chemins différents en chaque occasion. Le guide, un sac-à-vin de peu de foi, habitué du Requin blanc prétend que Vane le laisse toujours en un même lieu, pour gagner son repère – à peu de distance de là – avec ses complices.
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24 juillet 1718, côte ouest de l’isle de la Tortue, repère de Charles Vane*
Arrivons, peu après midi, sur l’autre côte de l’isle de la Tortue. Laquelle est fort abrupte, et toute en falaises. Quelque sentier de chèvre permet d’atteindre une chaloupe en contrebas, sans doute pour gagner deux petits îlots rocailleux mangés par la végétation et ces latitudes, et battus par les vagues. De nombreux requins tournent dans ce passage.

Bichon & N’Serengi, ayant franchi le bras de mer à l’aide de la chaloupe, se retrouvent surpris par des hommes de Vane, qui montaient la garde dans une grotte. Icelle avait de nombreux accès, on s’en rendra compte, dont l’un obstrué par un gros rocher. L’ennemi avait entendu l’alerte donnée par l’un des leurs, celui-là qui avait laissé la chaloupe au pied de la falaise, pour quelque besogne. Nous fismes ce larron là prisonnier, tandis que Bichon et N’Serengi réduisaient au silence ceux qui étaient sorti de la grotte pour savoir ce qu’il en advenait. Ils en tuèrent trois, blessant un quatrième, avant qu’un cinquième – muché dans la grotte avec force mousquets – ne parvint à prendre la fuite, par quelque passage sous-marin. Ils n’échappa aux requins que pour mieux se livrer à notre merci.
N’Serengi et Bichon s’en revinrent avec leur prisonnier, ce qui nous en fit trois. Nous les précipitames mesmement de la falaise, exposant les cadavres de leur compagnons, pour revanche de la traitrise que nous avoit fait Charles Vane.
C’est donc sans scrupule que nous visitâmes sa cache, qui contenait mille bien précieux.
Pour ce que nous le tenons pour un traitre à la cause – car comment peut-on appeler celui qui sciemment canonne des mutins, tuant et blessant de braves marins libérés, brûle le navire qui était sous leur protection, expose tout un équipage à la revanche des bourgeois et à la vindicte des Espagnols sur un navire au mat brisé ? – nous lui primes ce qui nous faisait défaut : pavillons, instruments de mesure et cartes, armes de bonne facture, ainsi que le parchemin de Monsieur Gauthier dont nous ne savons s’il est mort ou vif, Nous emportons aussi orfèvrerie et bijoux des indiens aztèques, lesquels, pour ce que je sais de la lecture de frère dominicains, sont objets de leurs cultes : disque en or frappé du lapin bleu (lequel signifie à la fois [[huitzilopochtli[Huitzilopochtli]], dieu fondateur de Tenochtitlan, et Tezcatlipocla-bleu, créateur du monde), un pectoral gravé du cinquième soleil qu’entourent le lapin, la maison, le roseau et le serpent, et une épée de leur façon, en bois dur, mais à la lame non obsidienne mais de jade. Tous ces objets nous seront peut-être de quelque utilité pour percer le mystère des parchemins de Monsieur et Mademoiselle Gauthier.
Avons laissé sur place l’ancien livre de bord de Charles Vane, non sans déplacer le marque-page, qui est un mouchoir de facture espagnole, brodée au nom de d’H.Emmery.
Nous repartons pour Cayonne, laissant là deux volontaires pour guetter l’activité autour de la cache en attendant notre retour par mer.
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26 juillet 1718, Basse-terre*
Apercevons au large de Cayonne Le Pélican, goélette à hunier armée en guerre.

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Extraits du journal de bord de l’Espadon (juillet 1718) (2)

2o juillet 1718

Avons arraisonné une flûte battant pavillon anglais, The Shower. Elle avoit quitté Saint-Eustache, et voguait vers Amsterdam pour le compte de l’armateur Yann Hes. Avons pris l’ensemble des marchandises, épargnant l’équipage, qui avoit déjà été fort éprouvé par notre canonnade.

Avons approché Basse-Terre, sur l’Isle de la Tortue, au soir. Laquelle, bien que sous l’obédience du gouverneur espagnol de Saint-Domingue, seroit assez peu regardante sur la provenance des cargaisons qui s’y négocient. Le navire assurant les missions de douane est au mouillage. Du fort de La Roche, réputé inexpugnable par voie maritime, part un coup de semonce. Nostre quartier-maitre a reconnu l’un des hommes de Charles Vane sur le rempart de la place, de laquelle nous nous éloignâmes prestement.

Nous jetons l’ancre dans la nuit au lieu-dit Cayonne, tout près de quelques navires de pêche et d’un sloop, sans nom, ni pavillon, visiblement déserté de son équipage.

21 juillet 1718

Au petit matin, avons fait repérage à Cayonne. Apprenons que l’entrepôt à tabac est dirigé par Monsieur de Poincy, lequel a pour représentant Monsieur Crouet. Sommes accueillis par Monsieur Stormyweather, tenancier du Requin Blanc, taverne où est descendu l’équipage du sloop.

Le capitaine dudit sloop ne se veut point présenter, mais accepte une rencontre à notre bord, pour discuter d’une expédition au Mexique.

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